L’improvisation
Improviser en direct : la partition impossible
Improviser une image ne consiste pas à ne rien préparer. Voici ce qui se prépare quand même, et ce qui doit rester décidé devant le public.
Improviser avec une image, c’est décider en public, sans montage, sans reprise et sans possibilité de revenir en arrière. La difficulté n’est jamais de produire une image : n’importe quelle chaîne en produit dès qu’on l’allume. La difficulté est de savoir quand ne rien faire, comment finir, et comment tenir quarante minutes sans répéter le même geste toutes les trois minutes.
Sans partition, avec des repères
Ce qui remplace la partition n’est pas le vide, c’est un jeu de réserves préparées. Trois choses se préparent toujours, et elles ne contraignent pas le déroulé.
La première est la réserve de matière : un petit nombre de sources connues, éprouvées, dont on sait exactement comment elles réagissent aux traitements. Cinq ou six suffisent pour une heure. Une réserve trop vaste produit l’effet inverse de celui recherché, on passe la performance à chercher au lieu de jouer, et cela se voit depuis la salle.
La deuxième est la carte des états : deux ou trois configurations de la chaîne qu’on sait rejoindre en un geste, y compris sous stress. Un état de départ neutre, un état dense, un état de sortie. Ce ne sont pas des tableaux à respecter dans l’ordre, ce sont des points d’appui : savoir qu’on peut toujours revenir quelque part change complètement la prise de risque.
La troisième est la règle de sortie, décidée avant de monter. Comment finit-on ? Sur un noir, sur une image tenue, sur une extinction lente, sur un signal donné par la personne au son ? Une improvisation qui n’a pas décidé sa fin s’arrête toujours mal, et la salle le sent immédiatement. C’est la préparation la plus rentable de toutes, et la plus souvent oubliée.
Partager la scène avec le son
La question qui empoisonne les duos son et image tient en trois mots : qui suit qui. Elle se règle par la parole, avant, et pas par l’intuition, pendant. Trois arrangements fonctionnent, et il faut en choisir un explicitement.
L’image suit le son : c’est le plus courant et le plus confortable, mais il produit vite de l’illustration, où chaque accent sonore trouve son équivalent visuel. Le remède connu est le décalage volontaire, laisser passer plusieurs secondes avant de répondre, ou ne pas répondre du tout à un événement sur trois.
Le son suit l’image : plus rare, plus intéressant, et beaucoup plus exigeant pour la personne au son, qui doit accepter d’être en réaction. Il change la nature du concert et demande d’être annoncé aux deux, sinon chacun attend l’autre et il ne se passe rien pendant dix minutes.
Les deux avancent en parallèle, sans se répondre : c’est l’arrangement le plus difficile et le plus fort quand il tient. Il suppose un accord sur la durée totale et sur les grandes bascules, et il suppose surtout de résister à la tentation de se rattraper mutuellement dès qu’un vide apparaît.
Dans les trois cas, un signal convenu vaut mieux qu’un regard : un geste précis, une lampe, un son repère. La régie est souvent dans le noir, derrière le public, et personne n’y voit personne.
Un quatrième point se règle aussi avant : le partage de l’espace physique. Savoir qui est visible du public, qui est dans le noir, où passent les câbles et de quel côté on peut se lever sans traverser le faisceau change la manière de jouer. Une régie coincée derrière une colonne ne voit pas l’écran et joue à l’aveugle ; une régie posée sur scène devient un élément visuel de la pièce, ce qui est un choix légitime mais qu’il vaut mieux avoir fait exprès.
Tenir la durée
La durée est la vraie matière de l’improvisation, et c’est celle qu’on gère le plus mal quand on débute. Deux phénomènes reviennent constamment. Le premier est l’accélération de départ : la tension pousse à enchaîner les gestes dans les cinq premières minutes, ce qui brûle en une fois la moitié du vocabulaire de la soirée. Le second est l’incapacité à laisser une image durer : ce qui semble interminable en régie est souvent très court dans la salle, et une image tenue trente secondes de plus qu’on ne l’ose devient un moment.
Le contre-poison est simple à énoncer et difficile à appliquer : compter. Savoir où l’on en est dans la durée annoncée, avoir une horloge visible, s’être fixé un point de bascule approximatif au milieu. Cela ne fabrique pas une partition, cela évite les deux fins classiques, celle qui arrive vingt minutes trop tôt faute de matière, et celle qui n’arrive pas.
Le dernier point est le droit de ne rien faire. Un noir de vingt secondes, une image fixe, un retrait complet, sont des gestes de plein droit, à condition d’être tenus et non subis. La différence entre les deux est visible depuis la salle : elle tient à ce que la personne en régie continue de regarder ce qui se passe, au lieu de chercher fébrilement la suite.
Cette page ne cite pas de source extérieure : elle décrit des repères de plateau, formulés pour être contredits par l’expérience d’une autre personne. Nous n’y attribuons aucune méthode à quiconque et nous n’y rapportons aucune soirée particulière.