La projection
L’écran comme matière : toile, fumée, eau
Dès que le support cesse d’être plat et immobile, il devient un instrument. Ce que cela demande, ce que cela coûte, et ce qu’il faut renoncer à contrôler.
Un écran plat, tendu et immobile a une vertu : il disparaît. Tout ce qu’on y voit vient de la source. Dès qu’on renonce à cette neutralité, le support devient un second instrument, avec sa propre inertie et ses propres accidents, et la question n’est plus de projeter une image mais de jouer contre une matière.
La toile qui bouge
La toile libre est le premier pas, et c’est déjà un autre métier. Un tissu suspendu par le haut et lesté par le bas se déplace au moindre courant d’air, et une salle pleine produit toujours du courant d’air. Le mouvement lent qui en résulte donne à l’image une respiration qu’aucun effet ne reproduit, mais il déplace aussi le cadre de plusieurs centimètres, ce qui interdit tout alignement précis avec un décor ou un autre écran.
Le choix du tissu décide de la suite. Un tissu dense renvoie la lumière et se comporte presque comme un écran, mais il pèse, il plisse et il pend. Un tissu léger, voile ou tulle, laisse passer une partie de la lumière, ce qui produit deux images, celle sur le tissu et celle sur ce qui se trouve derrière, à quelques mètres. C’est le dispositif le plus intéressant du lot et le plus exigeant : il impose de contrôler ce qu’il y a derrière, et de rétroprojeter ou non selon la place du public.
Les plis, enfin, sont une écriture en soi. Une toile volontairement mal tendue casse l’image en zones plus claires et plus sombres, à des endroits qui bougent. Cela détruit toute lisibilité de texte et toute géométrie, et cela rend magnifiquement les matières continues, les grains, les dégradés lents. C’est un dispositif qui choisit son répertoire.
Fumée, eau, volume
La fumée transforme le faisceau lui-même en objet : ce n’est plus une image sur une surface, c’est un volume traversé de lumière, visible de côté. Elle demande deux choses rarement disponibles. Une machine dont on maîtrise la densité, car une salle saturée efface l’image au lieu de la révéler, et un accord préalable avec le lieu, puisque la fumée déclenche des détecteurs d’incendie. Cette question se règle avec le régisseur du lieu bien avant la répétition, jamais le soir même.
L’eau, en nappe ou en gouttes, renvoie une image mobile et fragmentée, avec un rendement lumineux très faible : il faut beaucoup de lumière pour peu d’image. Elle ne pardonne aucune improvisation matérielle, entre l’électricité au sol et les surfaces glissantes, et elle appartient plutôt aux installations qu’aux concerts.
Les volumes, enfin, cartons, plaques, structures, changent la nature du problème. La projection sur un volume nécessite un point de vue de référence : l’image est juste depuis un endroit précis de la salle et fausse partout ailleurs. C’est acceptable dans une petite salle où le public est groupé, ingérable dans un lieu de passage. Décider ce point de vue, et l’assumer, fait partie du travail.
Un dernier point, souvent négligé : le montage et le démontage. Une toile suspendue, une machine à fumée et une nappe d’eau ne se rangent pas comme un trépied. Il faut compter le temps de séchage d’un tissu, le temps d’aération d’une salle enfumée avant que le public suivant n’entre, et la place nécessaire pour rouler une toile sans la plier. Ces contraintes décident souvent, dans les faits, si le dispositif est reconductible sur une tournée de plusieurs dates ou s’il restera une pièce unique montée pour un lieu.
Régler le support, pas la source
Le réflexe à combattre est de corriger dans la machine ce qui est un problème de support. Une image trop sombre sur une toile légère n’est pas un problème de niveau, c’est un problème de tissu ou de distance. Un cadre qui déborde sur un volume n’est pas un problème de recadrage, c’est un problème de placement du projecteur. Chaque correction faite dans la source ajoute du traitement, donc du retard et de la perte, pour compenser quelque chose qui se règle en déplaçant un pied.
Notre ordre de travail est constant : d’abord le support et son placement, ensuite la lumière disponible, ensuite seulement le contenu. Il implique d’accepter une part de perte de contrôle, et c’est précisément l’intérêt de ces dispositifs. Une pièce qui a besoin d’un cadre exact n’a rien à faire sur une toile libre ; une pièce écrite pour une matière qui bouge devient inerte sur un écran tendu.
Sur ces sujets, nous n’invoquons aucune norme : le gain d’un écran de projection fait l’objet de pratiques recommandées professionnelles, mais nous n’avons pas eu accès au texte normatif et nous ne citerons donc pas de valeurs chiffrées. Les repères donnés ici sont des repères d’atelier, vérifiables en salle par quiconque refait les mêmes gestes.